Depuis plus de 30 ans, Luca Jalbert transforme sa passion en métier. Artiste multidisciplinaire, auteur, bédéiste, réalisateur, conférencier et entrepreneur, il a bâti un univers où la créativité se met au service de la jeunesse. À travers ses bandes dessinées, ses romans, ses films et ses rencontres dans les écoles, il inspire les jeunes à croire en leurs idées, à persévérer et à créer leur propre chemin. Dans cette entrevue, Luca présente le parcours qui lui a permis de faire de sa passion une carrière aussi créative qu'entrepreneuriale.
J'ai souvent l'impression que ce n'est pas moi qui ai choisi ce métier, mais plutôt lui qui m'a choisi. Dès que j'ai été capable de tenir un crayon, je dessinais. J'étais ce petit garçon qui passait des heures à observer le monde pour ensuite le reproduire sur une feuille. Chez nous, l'imaginaire occupait une grande place. Mes parents et mes grands-parents me faisaient découvrir autant la musique que le cinéma. J'ai grandi avec les films de Spielberg, de Louis de Funès, de Clint Eastwood, les dessins animés de Disney, les Simpson et toute cette culture populaire qui nourrit encore mon inspiration.
Vers six ou sept ans, ma mère est arrivée à la maison avec une bande dessinée de Donald Duck. Ce fut une véritable révélation. J'ai découvert que les personnages que je regardais à la télévision existaient aussi dans des livres. Je me suis ensuite mis à dévorer Tintin, Astérix, Lucky Luke et Spirou. Je n'ai jamais suivi de cours de dessin. Mes professeurs ont été les auteurs que j'admirais. Je lisais leurs albums, je les redessinais, j'observais leur façon de raconter une histoire et, tranquillement, je développais mon propre style.
À neuf ans, je me suis lancé un défi immense : créer ma première bande dessinée de 48 pages avec mes propres personnages. Je rêvais déjà d'avoir une série que les lecteurs suivraient pendant des années. Lorsque j'ai envoyé mon album à des maisons d'édition, il a été refusé. À dix ans, cette lettre m'a complètement découragé. J'ai arrêté de dessiner pendant une semaine... puis je me suis rendu compte que le dessin me manquait trop. J'ai repris mon crayon et je n'ai jamais arrêté. Avec le recul, je réalise que cet échec a probablement été le plus beau cadeau de ma carrière. Il m'a appris très tôt que la persévérance est plus importante que le talent.
Il n'existe pratiquement aucune journée qui se ressemble, et c'est exactement ce que j'aime. Très jeune, je savais que je n'étais pas fait pour passer ma vie dans un bureau de huit à quatre. J'avais besoin de créer, de bouger et d'organiser mon horaire selon mon propre rythme.
Le matin est réservé à la création. C'est le moment où je suis le plus productif. Je dessine, j'écris un scénario, je travaille sur une bande dessinée, un roman ou je fais le montage d'une vidéo. Les après-midis sont souvent consacrés aux rencontres, aux tournages ou aux conférences dans les écoles. Certaines semaines, je suis seul devant mon ordinateur; d'autres, je parcours le Québec pour dialoguer avec des centaines de jeunes.
Être travailleur autonome signifie aussi porter plusieurs chapeaux. Je ne suis pas seulement artiste. Je réponds aux courriels, prépare des soumissions, gère mes contrats, mets à jour mon site Web, planifie mes conférences, fais ma promotion et développe de nouveaux projets. J'aime cette variété. Lorsqu'un projet se termine, je pense déjà au prochain.
À quatorze ans, mes parents m'ont fait découvrir qu'il était possible de devenir entrepreneur, même si j'étais encore adolescent. Ils m'ont proposé de créer ma propre maison d'édition afin de publier moi-même mes bandes dessinées. C'est ainsi qu'est née CABRO Productions.
L'année suivante, une enseignante m'a invité à présenter mon parcours à sa classe. Je n'avais jamais donné de conférence auparavant. J'y suis allé sans trop savoir à quoi m'attendre. Ce premier contact avec un jeune public a changé ma vie. Je me suis rendu compte que ces rendez-vous avec les jeunes faisaient désormais partie de mon métier.
Même si je travaillais déjà professionnellement, j'ai poursuivi mes études. Au cégep, j'ai étudié en théâtre, littérature et multimédia. À l'université, je me suis spécialisé en cinéma et en écriture. J'y ai appris le langage cinématographique, l'écriture de scénarios et les différentes façons de raconter une histoire. Aujourd'hui encore, je continue d'apprendre. Chaque projet devient une nouvelle occasion de développer mes compétences.
Sans hésiter, ce sont les jeunes.
Pendant longtemps, je pensais que mon métier consistait simplement à créer des bandes dessinées. Avec le temps, j'ai compris que mon véritable travail était de transmettre ma passion. Depuis plus de vingt ans, je vois des milliers de jeunes dans les écoles. Ce sont eux qui nourrissent constamment ma créativité et qui me donnent envie d'aller toujours plus loin.
Il m'arrive souvent de croiser d'anciens élèves devenus adultes. Certains viennent me dire : « Moi, je n'ai pas grandi avec Tintin. J'ai grandi avec Fonck et Ponck. » Ce genre de phrase vaut tous les prix du monde. Je pense aussi à ce jeune dont les parents m'ont raconté qu'il refusait de lire avant mon passage dans sa classe. Après avoir découvert mes bandes dessinées, il s'est mis à lire, puis à collectionner tous mes livres. Aujourd'hui, il est adulte et se souvient encore de ce moment.
Cette proximité avec les jeunes m'a donné envie d'aller encore plus loin. En 2019, j'ai créé Les Enfants perdus, une série de films d'aventure et de suspense dans laquelle de jeunes comédiens amateurs tiennent les rôles principaux. Plusieurs d'entre eux, je les avais connus avant à l’occasion de mes conférences dans les écoles. Chaque été, nous tournions ensemble pendant plusieurs semaines. Au-delà du cinéma, je voulais qu'ils vivent une véritable aventure humaine : apprendre à travailler en équipe, gagner en confiance, découvrir les coulisses d'un tournage et développer leur créativité. Plusieurs sont revenus année après année, au point où certains me disent encore aujourd'hui que ces tournages ont été parmi les plus beaux étés de leur vie.
Voir ces jeunes grandir est une immense source de fierté. Certains travaillent maintenant en cinéma, en graphisme ou ont même lancé leur propre entreprise. Lorsque je réalise que j'ai pu contribuer, ne serait-ce qu'un peu, à leur donner confiance en leurs capacités ou à les aider à trouver leur voie, je me dis que mon travail prend tout son sens.
Le plus grand défi est sans doute l'incertitude. Être travailleur autonome signifie qu'il faut constamment préparer la suite. Certaines périodes sont extrêmement occupées, alors que d'autres sont beaucoup plus calmes. Il faut apprendre à gérer son argent, prévoir les périodes creuses et penser soi-même à son avenir.
J'ai aussi vécu des expériences qui m'ont appris à protéger ma liberté créatice. Pendant quelques années, j'ai mis sur pied un espace entièrement consacré aux jeunes, un lieu où ils pouvaient se retrouver après l'école pour lire, jouer, regarder des films, découvrir mes bandes dessinées et laisser libre cours à leur imagination. J'y avais investi énormément de temps, d'énergie et de cœur. Lorsque certaines décisions sont venues modifier le projet au point de l'éloigner de sa mission initiale, j'ai réalisé à quel point il était important pour moi de conserver le contrôle des projets auxquels je crois. Cette expérience m'a appris que, pour rester fidèle à mes valeurs, je devais parfois choisir de poursuivre ma route autrement.
Cette prise de conscience s'est poursuivie lors de la publication de certains de mes romans avec un éditeur. Même si cette collaboration représentait une belle occasion de faire connaître mon travail, j'ai constaté qu'au final, c'était encore moi qui assurais une grande partie de la promotion de mon univers auprès des lecteurs. Cette expérience m'a confirmé que je souhaitais reprendre davantage le contrôle de mes créations afin qu'elles demeurent fidèles à ma vision et à la façon dont je souhaite les faire découvrir au public.
Les gens pensent souvent qu'un artiste passe ses journées à dessiner, à écrire ou à laisser libre cours à son imagination. En réalité, la création ne représente qu'une partie de mon travail. Une fois qu'un livre est terminé ou qu'un film est réalisé, tout le travail pour le faire connaître commence. Et cette partie est souvent aussi exigeante que le processus de création lui-même.
Comme je suis travailleur autonome, je porte plusieurs chapeaux. Je suis à la fois auteur, illustrateur, réalisateur et conférencier, mais aussi entrepreneur. Je m'occupe des communications, du marketing, de la gestion de mes projets, des contrats, de la comptabilité, de mon site Web, des réseaux sociaux et des relations avec les écoles, les partenaires et les médias. Chaque projet demande des mois, parfois même des années de préparation avant de voir le jour.
Les gens sont souvent surpris d'apprendre que je réalise moi-même une grande partie de ces tâches. Être créatif ne suffit pas pour vivre de son art. Il faut aussi apprendre à présenter son travail, à développer un réseau, à saisir les occasions et à gérer une entreprise. Au fil des années, j'ai compris que mes compétences d'entrepreneur sont devenues presque aussi importantes que mes compétences d'artiste.
C'est probablement l'aspect le plus méconnu de mon métier. Derrière chaque bande dessinée, chaque roman, chaque film ou chaque conférence se cachent des centaines d'heures de planification, d'organisation et de gestion. Les gens voient le résultat final, mais rarement tout le travail qui permet à une idée de prendre vie et de me rapprocher du public.
Je réponds toujours la même chose aux jeunes : la patience, la discipline et la persévérance. Le talent est important, mais il ne suffit pas. J'ai fait la connaissance de jeunes incroyablement doués, capables de réaliser des dessins impressionnants, mais qui abandonnent leurs projets avant même de les terminer parce qu'une nouvelle idée leur traverse l'esprit. À mes yeux, terminer un projet est une qualité tout aussi importante que la créativité. C'est en allant jusqu'au bout d'une idée qu'on apprend réellement son métier.
Comme je suis travailleur autonome, je dois aussi être très organisé. Personne ne me dit quoi faire ni quand le faire. Je dois planifier mes échéances, gérer plusieurs projets à la fois et savoir dire non lorsqu'un contrat ne peut pas être réalisé dans les délais. Cette autonomie demande beaucoup de rigueur, mais c'est aussi ce qui me fait créer en toute liberté.
L'un des grands avantages de mon métier est la liberté. J'organise mon horaire, je choisis les projets qui m'animent et je peux adapter mon travail à mon rythme de vie. En contrepartie, cette liberté vient avec de grandes responsabilités. Comme tout travailleur autonome, je dois prévoir mes impôts, mes assurances, mon fonds de pension et gérer des revenus qui varient selon les saisons. Certaines périodes sont remplies de conférences dans les écoles ou de contrats vidéo, tandis que d'autres sont plus tranquilles. Il faut donc apprendre à bien gérer son entreprise et à planifier l'avenir.
Je peux heureusement compter sur une famille très présente. Ma conjointe me donne un précieux coup de main dans plusieurs tâches administratives, notamment les infolettres et certains aspects de l'organisation de mon entreprise. Mes parents habitent également tout près et représentent un soutien important dans notre vie familiale. Cet équilibre m’aide à poursuivre ma carrière tout en profitant pleinement de ma vie de père.
Lorsque j'ai commencé, les auteurs dépendaient beaucoup des maisons d'édition, des librairies et des médias traditionnels pour faire connaître leur travail. Aujourd'hui, les réseaux sociaux, les sites Web et l'impression à la demande offrent de nouvelles possibilités. Les créateurs peuvent rejoindre directement leur public, présenter leurs projets et développer une relation beaucoup plus étroite avec leurs lecteurs.
Cette évolution m'a amené à revoir complètement ma façon de travailler. J'ai compris que je ne créais pas seulement des bandes dessinées ou des romans, mais un véritable univers. Aujourd'hui, tout est lié : mes bandes dessinées, mes romans, mes films, mes conférences, mes activités pédagogiques et les projets que je réalise avec les jeunes se répondent les uns aux autres. Chaque nouveau projet vient enrichir les précédents et permet à mon public de poursuivre l'aventure sous différentes formes.
Je continue aussi d'innover constamment. J'observe beaucoup ce qui se fait ailleurs, autant dans le monde artistique que dans celui de l'entrepreneuriat. Dès qu'un projet est terminé, je réfléchis déjà au suivant. J'essaie toujours de trouver une nouvelle façon de rejoindre les jeunes, de nourrir leur imagination et de leur faire vivre une expérience qui ira bien au-delà d'un simple livre ou d'un simple film.
Pratiquez. Il n'existe aucun raccourci. Même après plus de trente ans de carrière, je continue d'apprendre chaque jour.
Terminez vos projets. Beaucoup de gens ont de bonnes idées, mais peu vont jusqu'au bout. C'est en complétant un projet que l'on développe réellement ses compétences.
Enfin, soyez patients. Les réussites arrivent rarement du jour au lendemain. Pendant longtemps, j'ai travaillé sans recevoir beaucoup de reconnaissance. Aujourd'hui, je rencontre des adultes qui me disent avoir grandi avec mes personnages ou avoir choisi leur profession grâce à une conférence que j'ai donnée lorsqu'ils étaient enfants. Ce sont ces moments qui me rappellent que la persévérance finit toujours par porter ses fruits. Ce métier demande du cœur, du travail et beaucoup de passion, mais il peut laisser une empreinte durable dans la vie des autres.
*** Des outils d'intelligence artificielle (IA), dans un environnement contrôlé et sécurisé, ont été utilisés pour soutenir la rédaction de ce contenu qui a toutefois été soigneusement retravaillé et certifié par l'Équipe Repères. ***