Redonner vie aux meubles, c’est l’art de Cloé Bélanger, rembourreuse artisanale passionnée. À travers son parcours inspirant, elle nous fait découvrir un métier manuel, créatif et méconnu, où chaque projet est un savant mélange de technique, de patience et de beauté.
Je ne me suis pas réveillée un matin en disant : "Je veux être rembourreuse." C’est venu par un enchaînement de circonstances, un peu comme un appel que je n’avais pas encore entendu. Avec un conjoint dont la carrière exigeait beaucoup de déplacements, j’ai compris que j’avais besoin d’un métier "portable", que je pourrais amener avec moi, peu importe où la vie nous mène. Pendant plusieurs années, nous avons vécu à l'étranger, notamment au Maroc, où notre premier enfant est né.
De retour au Québec, pour la naissance de notre second enfant, je ressentais le besoin de me redéfinir professionnellement. J’avais envie de faire quelque chose de mes mains, de concret, de beau. C’est en tombant par hasard sur un article dans le magazine Houzz, qui présentait une rembourreuse créative de l’État de New York, que tout a pris forme. Ce fut une révélation. Les tissus, les motifs, les transformations, l’aspect artistique du métier, m’ont tout de suite interpellée.
J’avais grandi dans un environnement où les meubles avaient une valeur : ma mère, agente immobilière, récupérait souvent de belles pièces. Le garage de la maison familiale était rempli de trésors oubliés. J’avais déjà cet amour de l’objet, de sa seconde vie. J’ai donc commencé à chercher des formations, à visiter des ateliers, à poser des questions. Mais le milieu était fermé, et je me suis butée à plusieurs refus.
Heureusement, j’ai pu compter sur un entourage incroyablement solidaire. Une amie de la famille m’a offert un logement gratuit à Montréal pour que je puisse suivre le DEP en rembourrage. Pendant un an, j’ai voyagé chaque semaine, soutenue par mon conjoint, ma mère et une amie qui s’occupaient des enfants. Cette entraide m’a donné la force de m’engager pleinement dans ce nouveau départ professionnel.
Aucune journée ne se ressemble, et c’est ce que j’adore dans mon travail. Le lundi est généralement consacré à la gestion : consultation des courriels, création de devis, facturation, commandes de matériaux, discussions avec les designers ou les clients. Mon atelier se trouve dans le garage, non attenant à la maison, ce qui me permet de vraiment compartimenter mon temps entre le bureau et le travail manuel.
Dès que je passe du côté atelier, je me consacre à la pratique : démonter les meubles, retirer les tissus usés, évaluer la structure, couper les nouvelles pièces, les coudre, poser les rembourrages, ajuster les finitions. Chaque projet est un puzzle à reconstituer. J’alterne entre des travaux de couture sur machine industrielle, des manipulations physiques parfois exigeantes, et des détails minutieux qui demandent toute mon attention.
Vers la fin de la semaine, je prévois les livraisons ou les installations chez les clients. Cela peut aller d’une banquette à fixer à un projet complet d’intérieur d’avion privé. Je gère aussi la logistique du transport – parfois avec mon pickup, parfois en louant un camion. Bref, je porte plusieurs chapeaux et j’aime cette diversité.
J’ai obtenu mon DEP en rembourrage en 2015 à l’École des métiers du meuble de Montréal. Le programme compte 1375 heures, réparties sur une année scolaire, avec deux stages pratiques. J’avais peu d’expérience en couture, mis à part le fameux boxeur cousu au secondaire ! Mais j’ai tout appris sur place, en partant de zéro, avec beaucoup de curiosité et de volonté.
Notre cohorte était exceptionnellement grande cette année-là, ce qui a posé quelques défis d’encadrement. Nous étions 21 étudiants, alors que l’année précédente n’en comptait que 4. Cela a demandé beaucoup d’adaptation de la part de notre formateur, mais j’en retire un apprentissage très riche. J’ai gardé mes notes de cours, que je consulte encore parfois, notamment pour certains calculs spécifiques comme le capitonnage.
J’ai effectué mes stages dans deux entreprises différentes : l’une à Joliette, axée sur le rembourrage industriel; l’autre à Rawdon, plus artisanale. Ces expériences m’ont fait découvrir les différents visages du métier, de la production en série au travail de pièce unique. J’ai vite su que je voulais me diriger vers une pratique autonome, plus personnalisée, qui me permettrait d’exprimer ma créativité.
Ce que j’aime par-dessus tout, c’est la transformation. Prendre un meuble que plus personne ne regarde, parfois abîmé, démodé ou oublié, et lui redonner une deuxième vie. Le voir revivre sous mes mains, c’est un véritable bonheur. Et voir la réaction des clients à la fin, c’est la cerise sur le sundae.
J’aime également la liberté que ce métier m’offre. En tant que travailleuse autonome, je choisis mes projets, je gère mon horaire, et je peux adapter mon rythme selon les saisons ou les besoins de ma famille. Cette flexibilité est précieuse. Elle me permet de rester créative, de respecter mes limites et de prendre soin de mon équilibre de vie.
Le contact avec les matières est aussi une source de satisfaction immense. Travailler les tissus, jouer avec les couleurs, choisir les finitions, c’est chaque fois un petit projet artistique. Et puis il y a la diversité : un jour je fais un divan, le lendemain des coussins pour fauteuils roulants, un autre jour des rideaux sur mesure. C’est stimulant, jamais monotone.
Ce que j’aime le moins, c’est sans doute la hausse constante des coûts des matériaux. Ces dernières années, la mousse et les tissus ont connu une inflation marquée. Cela rend les soumissions plus complexes et demande souvent d’expliquer aux clients pourquoi un projet sur mesure peut être plus cher qu’un meuble neuf de grande surface. Il faut parfois justifier une qualité qui, pourtant, parle d’elle-même par sa durée de vie.
Il y a aussi les contraintes physiques du métier : déplacer des meubles lourds, travailler dans des positions parfois inconfortables, gérer l’usure du corps. Il faut savoir prévenir les blessures et respecter son rythme. À cela s’ajoute le défi de la conciliation travail-famille, surtout quand les enfants sont jeunes ou qu’une situation familiale exige de la présence.
Enfin, être à son compte implique aussi de porter plusieurs casquettes : créatrice, gestionnaire, livreuse, technicienne... Ce n’est pas toujours reposant, mais c’est aussi ce qui rend la profession vivante.
Beaucoup de gens pensent que le rembourrage, c’est juste "changer le tissu". En réalité, c’est un véritable travail de fond : on démonte entièrement le meuble, on analyse sa structure, on remplace les sangles, les mousses, on reconstruit parfois les formes avant même de penser au tissu final. C’est une mécanique de précision autant qu’un art visuel.
Un autre aspect insoupçonné ? Les objets qu’on trouve dans les meubles ! J’ai déjà retrouvé une alliance perdue depuis quatre ans, des jouets, des pièces de monnaie, des notes manuscrites. C’est comme fouiller dans l’histoire des gens.
Et puis il y a les domaines inattendus où je suis appelée à travailler : les intérieurs d’avions privés, par exemple, m’ont offert des projets très légers, très techniques et étonnamment mobiles. Peu de gens soupçonnent à quel point le rembourrage est un métier aux multiples facettes.
Oui, sans aucun doute. Il faut de la patience, beaucoup de rigueur, et un goût pour le travail bien fait. Chaque pièce doit être précise : une couture mal alignée, une mesure erronée, et c’est tout le projet qu’il faut recommencer!
Une bonne forme physique est aussi nécessaire : on déplace, on soulève, on travaille dans des positions variées. Il faut également être à l’aise avec les outils, les machines, les calculs. Le métier demande aussi de la créativité, surtout si l’on souhaite conseiller les clients sur les tissus ou proposer des solutions d’habillage originales.
Et surtout, il faut avoir une grande capacité d’adaptation : chaque meuble est différent, chaque client aussi. Il faut savoir s’ajuster, trouver des solutions, improviser avec les moyens du bord. C’est un métier aussi technique qu’instinctif.
Travailler de chez moi me donne une grande souplesse. Mon atelier est dans le garage, et je module mes horaires en fonction de ma charge de travail et des besoins de ma famille. Certains jours, je fais des blocs de 2 ou 3 heures, d’autres fois je consacre des journées complètes à un projet.
Financièrement, je facture 45$ de l’heure, ce qui me ferait vivre confortablement si je choisissais de travailler à temps plein. Mais j’ai choisi un rythme adapté à mes priorités familiales, et ça me convient parfaitement. J’ai aussi des assurances personnelles et une assurance responsabilité pour couvrir les biens de mes clients.
Cette organisation me permet d’être présente pour mes enfants, de rester active professionnellement, et de continuer à apprendre et créer. C’est un équilibre que je chéris beaucoup.
Oui. Depuis quelques années, je sens un engouement pour les métiers artisanaux et la consommation responsable. Les gens veulent de plus en plus restaurer leurs meubles plutôt que d’acheter du neuf. Le rembourrage bénéficie de cette tendance.
Les matériaux aussi ont évolué : les tissus sont plus performants, certains sont écoresponsables, les mousses plus durables. On voit aussi des outils plus ergonomiques, même si le cœur du métier reste très manuel.
Et surtout, les femmes prennent de plus en plus leur place dans ce domaine historiquement masculin. Ma cohorte à l’école était majoritairement féminine, et cela a changé la dynamique. Nous apportons une sensibilité différente, un soin particulier aux détails, une nouvelle façon de voir le métier.
Fonce! Si tu aimes travailler de tes mains, que tu es minutieux, curieux et que tu as un goût pour l’esthétique, ce métier pourrait t’apporter beaucoup de satisfaction. Je conseille fortement de faire une journée d’observation ou un atelier d’initiation pour confirmer ton intérêt. Certaines écoles permettent aussi de vivre une journée en classe.
C’est un métier qui demande de la patience, de la précision et un apprentissage constant, mais c’est aussi un travail riche, varié et gratifiant. Tu vois concrètement le fruit de ton travail, et tu apportes de la beauté et de la durabilité dans le quotidien des gens. Ça n’a pas de prix!
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